Le pilier de l’âge d’or de la rumba congolaise, Verckys, est décédé à 78 ans

Le musicien et producteur Verckys Kiamuangana Mateta, fondateur du label Vévé, s’est éteint le 13 octobre à Kinshasa à l’âge de 78 ans. De Franco à Pepe Kalle en passant par le Trio Madjesi ou Zaiko Langa Langa, Verckys a travaillé avec tous les grands noms de la rumba.

C’est en découvrant l’orchestre qui animait les soirées d’un bar appartenant à son père, dans l’intérieur du pays, que Georges Kiamuangana Mateta plus tard dit Verckys se prend de passion pour la musique. Il n’a pas dix ans mais cet univers le fascine, et de retour à Kinshasa, il n’aura plus que cette idée en tête : devenir musicien.

La fanfare kimbanguiste lui offre sa première initiation, et le célèbre Isaac Musekiwa initiera bientôt le jeune homme au saxophone. Alors que son père veut l’envoyer faire ses études en Europe, il fugue et part se cacher ailleurs dans Kinshasa, dans la commune de Matete. Et se choisit un nom de scène, Verckys, d’après celui d’un saxophoniste américain de l’époque.

Il joue dans plusieurs petits groupes de la place, comme le Conga jazz avec Dewayon et Johnny Bokelo ou encore l’orchestre Los Cantina. Postulant à l’OK Jazz, Franco le juge trop jeune pour l’embaucher mais en le voyant, en ville, jouer dans l’orchestre de Gerard Kazembe, il se ravise et Verckys entre dans l’orchestre qui est déjà une institution, et se dispute avec l’African Jazz les faveurs du public.

Dans l’OK jazz, Verckys joue bien sur du saxo – on l’entend dans un magnifique dialogue avec Franco sur la chanson “Course au pouvoir”, mais il compose aussi des chansons comme “Madame de la Maison”. Il reconnaissait cependant, dans une interview à Radio Centraal disponible sur le site mbokamosika, que ses chansons n’avaient alors pas le même succès que celles du boss : “Franco avait le secret de la profondeur des chansons, c’était vraiment le grand maître, raconte-t-il dans la même interview. Il chantait les choses vivantes qui existent, la vie sociale des Congolais.

Pour faire une bonne chanson, il faut savoir écouter les humeurs de la masse, et faire l’histoire de la population”. Surtout, durant les cinq ans qu’il va passer à l’OK, Verckys devient le secrétaire particulier de Franco, l’accompagnant en voyage, portant ses mallettes, une sorte d’aide de camp qui ne gagne rien ou presque, mais apprend beaucoup. Pas seulement sur la manière de faire des chansons, mais aussi de manager un orchestre, et de faire de la musique un business. D’ailleurs, c’est ce qui va précipiter la révocation de Verckys.

Le jeune homme, ambitieux, a récupéré un peu de matériel de studio et en secret, enregistre quelques titres de son côté, avec quelques uns des membres de l’OK jazz. Au cours d’un voyage avec Franco à Bruxelles, Verckys convoie les bandes toujours en cachette. Sur place, ils enregistrent pour Decca avec Franco, qui prétend que la paie viendra plus tard.

Verckys, qui ne veut pas revenir les mains vides, fugue le jour du départ et, ayant piqué les contacts de Franco, part confier ses bandes à un éditeur, et reçoit une belle avance, avec laquelle il achètera deux voitures. C’est là que Franco découvre le pot aux roses et, après avoir mené son enquête, renvoie Verckys de l’OK Jazz (le saxophoniste l’apprend par voie de presse).

Mais l’homme, touche à tout, a de la ressource. Lui qui, lorsque l’OK jazz partait jouer à Brazzaville, remplissait les malles de savon et d’huile pour les revendre, a – tout comme Franco – la fibre des affaires. Il rachète des instruments d’occasion à Roger Izeidi (moitié en cash, moitié à crédit) et recrute de jeunes musiciens pour fonder l’orchestre Vévé – son diminutif, souvenir d’une de ses amoureuses qui l’appelait Vévé chéri.

Et du même coup, fonde les éditions Vévé pour produire et commercialiser sa musique. l’Orchestre de la maison, fondé en 1969, va devenir une pépinière pour bon nombre d’artistes zaïrois, dont le trio de choc qui en fera d’abord la gloire, formé de Mario (Matidi Mabele), Djeskain (Loko Masengo) et Sinatra (Saak Saakul).

Les trois feront sécession en 1972 pour fonder, en prenant les deux premières lettres de chacun de leur nom de scène, le trio Ma-Dje-Si. Au sein de l’orchestre Vévé, le champ des expérimentations est vaste, et l’on trouve au répertoire – outre l’afro-cubain et la rumba plus typique, des expériences qui s’aventurent du côté de la soul, du rythm’n blues et puisent dans le champ infini des musiques traditionnelles du pays. C’est aussi avec l’orchestre Vévé que Verckys sort l’une de ses chansons les plus connues, dont le titre porte tout le questionnement : “Nakomitunaka”, entendez : je me pose la question. Elle lui valut l’excommunication.

Mais Verckys ne se contente pas de cela. Dans la même interview accordée à Franck Wouters, il racontait comment il avait trouvé “une matière première très précieuse” dont il préférait taire la nature exacte, qu’il avait été revendre en Italie – ou plutôt échanger contre une grande quantité d’équipements de musique performants. Un trésor qui lui permit de les confier à des groupes, en échange d’une exclusivité des enregistrements pendant quatre ans (au terme desquels les instruments devenaient la propriété de l’orchestre).

Sa carrière de producteur était lancée et, de Zaiko Langa Langa à l’empire Bakuba de Pepe Kalle, nombreux seront ceux qui passeront par chez Verckys. Il parvient même à se faire élire président de l’UMUZA (l’union des musiciens zaïrois) contre l’avis de Franco qui refuse qu’un cadet soit au-dessus de lui (d’autant que Franco a compris le don de son ancien poulain pour les affaires). Mais le producteur et musicien parvient à le calmer, en le nommant officiellement – ainsi que Jeff Kalle – Grand Maître de la musique congolaise. Un titre honorifique qui le place au-dessus de tout.

Verckys deviendra également plus tard le président de la société des droits d’auteur congolaise, poste d’influence hautement convoité disputé par Jossart Nyoka Longo avec lequel le litige était encore pendant devant la justice. Le catalogue Vévé avait été réédité par Sterns en 2015 et le label Analog Africa lui avait consacré une superbe compilation.

“C’est le dernier des Mousquetaires, après Franco et Rochereau, explique José Nzolani, auteur notamment du livre  »Apprendre le lingala par la rumba ». Tout ce qu’on peut faire dans la musique congolaise moderne ,Verckys l’a fait. Comme musicien en jouant du  saxo, de la guitare, de l’orgue… mais aussi éditeur, producteur, chef d’orchestre, manageur, dénicheur de talents…C’est lui qui a poussé un jeune parolier à se mettre à la chanson : un certain Koffi Olomidé”.

Gageons qu’au ciel, les doyens de la rumba viennent d’accueillir l’un des leurs. Et que, de Wendo à Tabu Ley en passant par Franco et Papa Wemba, il y a la haut, avec Verckys au saxo, le plus puissant des orchestres de rumba.

Source : Pan African Music

Guy La Force

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